En Iran, on tue à huis clos

jeudi 21 novembre 2019
par  SUD Éduc

Amnesty International fait état d’au moins 106 manifestants abattus depuis le début de la révolte. Les autorités évoquent la mort de quatre membres des forces de sécurité et d’un civil.

Cela fait maintenant plus de soixante-douze heures que l’Iran est coupé du monde. Depuis dimanche matin, les autorités iraniennes ont bloqué Internet, rendant presque impossible toute communication WhatsApp ou Telegram entre le pays et l’étranger. Seules de rares images témoignent encore de la vaste contestation qui secoue le pays depuis l’annonce surprise par le gouvernement de la hausse du prix de l’essence, le 15 novembre dernier, et de la vaste répression qui s’en est suivie.

Selon un rapport des services de renseignements iraniens, cité par l’agence de presse Fars News, 87 000 personnes décrites comme des « émeutiers » ont pris part aux manifestations dans une centaine de villes d’Iran, principalement dans les provinces du Khouzestan (Sud), de Fars (Sud), de Téhéran et de Kerman (Centre). Près d’un millier de personnes auraient été arrêtées à travers le pays et 100 bâtiments publics auraient été endommagés. En effet, sur plusieurs vidéos envoyées ce week-end d’Iran, on aperçoit des manifestants s’en prendre à des bâtiments officiels, banques et autres stations-service.

Tirs à balles réelles

En ce qui concerne le nombre de victimes, les médias semi-gouvernementaux évoquent un bilan de cinq décès : quatre membres des forces de sécurité – un membre des Gardiens de la révolution (l’armée idéologique du pouvoir iranien), deux miliciens bassidjis et un policier – auraient été tués par des « émeutiers » et seul un civil aurait perdu la vie, samedi à Sirjan (Sud). En outre, d’autres agences de presse officielles évoquent la mort de six autres personnes, sans préciser leur identité ni les conditions de leur décès. D’après les autorités iraniennes, les forces de l’ordre n’ont pas fait usage d’armes à feu en direction des manifestants.

Pourtant, plusieurs vidéos montrent des corps sans vie de manifestants gisant sur le sol, dans une mare de sang, dans les villes de Shiraz ou d’Ispahan, tandis que d’autres images indiquent que la police et les forces antiémeute ont bel et bien fait usage de tirs à balles réelles contre les manifestants à travers le pays. Ainsi, des médias iraniens basés à l’étranger, dont la BBC Persian, font état de bilans – non confirmés – autrement plus lourds, de 200 personnes tuées.

Images vidéo et témoignages

Pour l’heure, le gouvernement iranien a indiqué par la voix de son porte-parole Ali Rabii que l’exécutif avait « besoin de temps » pour fournir un « bilan définitif » des victimes. En attendant, l’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International a déclaré mardi soir avoir des « informations crédibles » selon lesquelles « au moins 106 manifestants ont été tués dans 21 villes en Iran ». D’après le bilan fourni par l’organisation, les victimes se concentrent dans l’ouest et le sud du pays, dans les provinces de Kermanshah (30 morts) et du Khouzestan (32 morts). Cette dernière région, bien qu’elle concentre les principaux champs pétroliers d’Iran, est l’une des plus pauvres du pays. Affirmant se baser sur « des images vidéo vérifiées, des témoignages de personnes sur le terrain et des informations » de militants des droits de l’homme, l’ONG craint que « le bilan véritable » ne soit « bien plus élevé, avec des informations suggérant jusqu’à 200 [personnes] tuées ».

« Les images vidéo montrent les forces de sécurité utilisant des armes à feu, des canons à eau et des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestations et frapper les manifestants avec des bâtons, écrit Amnesty. Les images de douilles de balles laissées au sol ainsi que le bilan élevé des morts indiquent qu’elles ont utilisé des balles réelles. » D’après des témoignages recueillis par l’organisation et corroborés par des vidéos, des snipers présents ont également tiré sur la foule depuis les toits de bâtiments et, dans un cas, à partir d’un hélicoptère.

« Plusieurs témoins oculaires ont déclaré que les forces de sécurité avaient retiré les corps sans vie et les blessés des rues et des hôpitaux, ajoute l’organisation. Comme elles l’ont fait par le passé, les forces de sécurité et des renseignements ont refusé de retourner les corps de beaucoup de victimes à leurs familles ou les ont forcées à enterrer leurs bien-aimés de manière précipitée. »

En ce qui concerne les nombreuses dégradations publiques commises, selon le gouvernement iranien, par des « émeutiers », Amnesty affirme que « la majorité des manifestations semble avoir été pacifique », mais que, dans certains cas, en raison de l’aggravation de la répression des forces de sécurité iraniennes, « un petit nombre de manifestants ont jeté des pierres et ont incendié et endommagé des banques et des séminaires [religieux] ». Néanmoins, souligne Philip Luther, directeur des recherches et des actions de plaidoyer pour Amnesty International au Moyen-Orient et au Maghreb, « la violence d’un petit nombre d’individus ne justifie pas une réponse de cette ampleur ».

Mardi dans la journée, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme évoquait plusieurs « dizaines de morts ». « Nous sommes particulièrement alarmés par le fait que l’utilisation de munitions réelles aurait causé un nombre important de décès dans tout le pays », a déclaré son porte-parole, Rupert Colville, lors d’un point de presse à Genève. « Nous demandons également au gouvernement de rétablir immédiatement l’accès des Iraniens à Internet, ainsi qu’à d’autres formes de communication, qui permettent la liberté d’expression et l’accès à l’information. »

À Téhéran, où le calme semblait régner mardi, contrairement à d’autres villes du pays, le porte-parole du gouvernement iranien Ali Rabii a posé une condition au retour d’Internet en Iran : qu’il y ait « l’assurance que le réseau ne sera pas utilisé à mauvais escient ». Et, ce mercredi, l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême et plus haute autorité du pays, s’est félicité d’avoir « repoussé l’ennemi ». Et d’assurer : « Les actions récentes étaient un problème de sécurité, pas du peuple.