Le Guantamo chinois. « Ne montrer absolument aucune pitié » : des documents secrets chinois éclairent la répression contre les Ouïgours

lundi 18 novembre 2019
par  SUD Éduc

Article du journal "Le Monde"

Les 403 pages fournissent des éléments inédits sur la politique d’internement massif de la minorité musulmane ouïgoure dans la région autonome de l’ouest du pays.

C’est l’une des plus grosses fuites de l’histoire de la Chine contemporaine depuis les « Tiananmen Papers » en 2001 : dans une série d’articles publiés samedi 16 novembre, le New York Times livre le compte rendu de quelque 403 pages de documents internes au Parti communiste chinois. Ils fournissent des éléments inédits sur la politique d’internement massif de la minorité musulmane ouïgoure dans la région autonome du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine. La fuite est attribuée à une personnalité de « l’establishment chinois » qui « espère que ces révélations empêcheront les dirigeants du Parti communiste, dont le président chinois, Xi Jinping, d’échapper à leurs responsabilités ».

Lancée début 2017, cette politique n’a jamais été reconnue par l’Etat chinois. Mais elle est attestée par de nombreux travaux de chercheurs et un nombre croissant de témoignages. Les documents exfiltrés comportent des discours de Xi Jinping au sein du parti jamais rendus publics dans lesquels il exprime son exaspération après la série d’attentats de 2013-2014 attribués à des djihadistes ouïgours et le lancement cette année-là de la « guerre contre le terrorisme ». M. Xi se plaint des méthodes « trop primitives » des cadres du parti jusqu’à aujourd’hui, et encourage à « être beaucoup plus durs » et à « ne montrer absolument aucune pitié ».

Ce sera la mission du nouveau chef du parti de la région autonome, intronisé à l’été 2016, Chen Quanguo, désigné exécuteur en chef d’un programme de « déradicalisation », qui va remplir les prisons ainsi que de nouveaux camps d’internement, que la Chine continue de décrire aujourd’hui comme des centres de formation professionnelle. De un à trois millions de personnes y seraient enfermées.

« Arrêtez tous ceux qui doivent l’être », déclare à plusieurs reprises Chen Quanguo dans ses discours début 2017. Parmi les documents récupérés, l’un d’entre eux jette une lumière particulièrement crue sur le double langage des officiels chinois : un pense-bête donné aux cadres de la ville de Turpan prépare les réponses à donner aux étudiants ouïgours des provinces de l’intérieur de la Chine qui reviennent en vacances dans leur famille et découvrent que plusieurs proches sont internés.

Les responsables sont encouragés à prendre un maximum de précaution avec ces jeunes qui pourraient « envoyer des messages incorrects sur les réseaux sociaux ». Il faut donc les rassurer, mais aussi leur faire comprendre que tout écart risque de peser dans la notation des membres de leur famille. L’officiel est incité à expliquer les subtilités de la déradicalisation à laquelle sont soumis les proches : « Ils n’ont commis aucun crime et ne seront pas reconnus coupables. C’est juste que leur pensée a été infectée par des pensées malsaines, propose le pense-bête. Comme quand une personne insouciante a attrapé un virus dangereux. »

Le quotidien américain livre également l’histoire inattendue d’un cadre communiste chinois travaillé par sa conscience, à travers la retranscription de la longue enquête menée par le parti sur son compte. Ses « aveux » de quinze pages, probablement obtenus sous la contrainte, ont été distribués en interne pour montrer l’exemple.

Nommé à la tête du parti du district de Yarkand, une ville près de Kashgar qui a été le théâtre d’incidents violents en 2013 et en 2014, Wang Yongzhi semble d’abord appliquer avec zèle les directives, faisant construire deux centres d’internement de 20 000 places. Mais en privé, comme il s’en explique dans sa confession, il se défie de ses supérieurs. Les mesures prises en haut lieu « ne sont pas compatibles avec les réalités du terrain », constate-t-il. Quand 62 cadres sont dépêchés en renfort à Yarkand, il se plaint « qu’ils ne comprennent pas comment travailler avec les officiels locaux et les habitants ».

Dans la suite de sa confession, il explique s’être mis à boire et décrit un épisode lors duquel il s’est écroulé ivre, lors d’une réunion sur les questions de sécurité. « J’étais devenu la risée de toute la préfecture », dit-il. Il finira par signer l’ordre de libérer 7 000 détenus – avant de disparaître dans les rets de la justice du parti. L’enquête interne, révèle le New York Times, déplore qu’il « ait refusé d’arrêter tous ceux qui devaient l’être ».

La Chine détiendrait un million de Ouïgours dans « des camps d’internement »

L’ONU s’inquiète du sort de ces musulmans chinois détenus en secret pour de longues durées, sans poursuites ou jugements. Ce que le régime dément.

Internement dans des « camps de déradicalisation », torture, lavage de cerveau… Depuis plusieurs mois, la Chine est accusée d’avoir arrêté et interné plusieurs centaines de milliers de Ouïgours, minorité musulmane de la région du Xinjiang, à l’extrême nord-ouest du pays.

Pour les Nations unies (ONU), pas moins d’un million de Ouïgours seraient détenus dans des camps en Chine, ce que nie le régime du président Xi Jinping. Des témoignages de rescapés et d’ONG font état de torture et d’endoctrinement dans ces camps. Face à cette situation, des élus américains réclament des sanctions envers des responsables chinois et l’Allemagne a décidé de mettre fin aux expulsions des Ouïgours vers la Chine.

Début août, le comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale a affirmé disposer de nombreuses informations crédibles selon lesquelles un million de Ouïgours sont détenus dans « des camps d’internement géants placés sous le sceau du secret ».

Dans ses conclusions, ce comité s’est alarmé des « nombreux cas d’internement d’un grand nombre d’Ouïgours et d’autres minorités musulmanes, détenus en secret et souvent pour de longues durées, sans être inculpés ou jugés, sous prétexte de la lutte contre le terrorisme ou l’extrémisme religieux ».

Ces centres se trouveraient dans le Xinjiang, qui compte environ 22 millions d’habitants dont près de la moitié de Ouïgours d’origine turque, parmi lesquels beaucoup se plaignent de discriminations de la part de la majorité han. Les « élèves », selon l’expression du gouvernement désignant les personnes internées, sont regroupés par sections selon leur exposition supposée aux « idées extrémistes ». Ils sont contraints de suivre des sessions « internes » ou « externes » de quelques jours, plusieurs semaines ou plusieurs mois lors desquelles ils se font enseigner le mandarin, ainsi que les lois et l’idéologie communiste. De véritables cours de « lavage de cerveau », selon des Ouïgours en exil, contactés par Le Monde, qui en ont suivi à l’époque.

Des témoignages d’ancien rescapés de ces camps font également apparaître que la torture y est fréquente. Dans une enquête sur le sujet publiée jeudi, Libération a recueilli le témoignage d’Omurbel Eli, qui a été interné une vingtaine de jours dans « un centre de transformation par l’éducation ». Il y « décrit sa cellule où s’entassaient une quarantaine de détenus, tous musulmans, les deux caméras de surveillance, le sommeil à tour de rôle, l’unique douche mensuelle, les heures passées alignés en rangs, les punitions corporelles et les tentatives de suicide », énumère le quotidien.

La province du Xinjiang, où vivent la majorité des Ouïgours à l’extrême nord-ouest de la Chine, vit ainsi sous une forte présence policière. Les checkpoints des forces de l’ordre et les caméras de surveillance sont omniprésents dans la région. En 2017, le gouvernement chinois a interdit « les barbes anormalement longues » et le hijab dans cette région frontalière de l’Afghanistan et du Pakistan, et a ordonné à tous les conducteurs d’installer des dispositifs de localisation GPS dans leur véhicule.
Article réservé à nos abonnés Lire aussi Nouvelles révélations sur les camps d’internement pour les minorités ethniques en Chine

Castaner, sors de ce corps !

Face à ces accusations, la Chine a vigoureusement démenti à la mi-août la détention dans des centres de rééducation d’un million de Ouïgours. Lors d’une audition devant un comité des droits de l’homme de l’ONU, Ma Youqing, directeur du département du travail du Front uni, agence du Parti communiste chinois (PCC), a affirmé que « les citoyens du Xinjiang, y compris les Ouïgours, jouissent des mêmes libertés et des mêmes droits ».

Et selon lui, « l’argument d’un million de Ouïgours détenus dans des centres de rééducation est totalement faux ». Il affirme au contraire :

« Il n’y a aucune politique visant une minorité ethnique en particulier, ni limitant les droits et la liberté de religion du peuple ouïgour. »

Le parti au pouvoir en Chine justifie la surveillance de la population par les menaces posées par l’extrémisme islamiste, le terrorisme et le séparatisme. Des attentats imputés à des « séparatistes » ou à des musulmans radicalisés ont ainsi fait des centaines de morts ces dernières années dans la région ainsi qu’ailleurs dans le pays.

Dans un long éditorial, le Global Times, un influent quotidien proche du PCC, a défendu la politique sécuritaire qui a permis « d’éviter » que le Xinjiang devienne une nouvelle Syrie.

« Des politiciens et médias des Etats-Unis et d’autres pays occidentaux ont intensément critiqué la gouvernance du Xinjiang, parlant de massives violations des droits de l’homme et qualifiant la région de prison à ciel ouvert. Leur objectif est de semer le trouble au Xinjiang, et de détruire la stabilité si péniblement accomplie dans la région. »

Grâce au durcissement sécuritaire, « le Xinjiang a été sauvé alors qu’il était au bord du chaos, évitant le sort d’une nouvelle Syrie ou d’une nouvelle Libye », insiste l’éditorial.

Des élus américains demandent des sanctions, Berlin arrête les expulsions d’Ouïgours

Face à cette situation, des membres du Congrès américains – républicains et démocrates – ont adressé une lettre au secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, et à celui du Trésor, Steve Mnuchin, leur demandant de sanctionner sept responsables chinois et deux sociétés productrices d’équipements de surveillance. Une initiative dénoncée par la Chine.

« Les Etats-Unis n’ont aucun droit de critiquer la Chine et de s’ériger en juge dans ce domaine », a déclaré devant la presse la porte-parole de la diplomatie chinoise, Hua Chunying, évoquant les problèmes de discrimination raciale dans ce pays.

« Ces parlementaires, payés par le contribuable américain, devraient s’occuper de leur travail (…) au lieu de mettre leur nez dans les affaires des autres pays. »

De son côté, l’Allemagne a décidé, jeudi, de mettre fin à toutes les expulsions de demandeurs d’asile ouïgours vers la Chine en raison des risques encourus. Cette annonce du ministère de l’intérieur survient après que Berlin a reconnu avoir expulsé par erreur début avril un demandeur d’asile ouïgour, alors que son dossier devait encore faire l’objet d’un examen par l’Office de l’immigration.

La parlementaire écologiste à l’origine de la clarification du gouvernement, Margarete Bause, a qualifié l’expulsion de « scandaleuse », affirmant que la vie des Ouïgours était « en danger » une fois expulsés vers la Chine. L’avocat du jeune homme, Leo Borgmann, a fait savoir qu’il n’avait plus eu de nouvelles de l’intéressé depuis : « Il n’a donné aucun signe de vie, nous craignons qu’il ait été arrêté. »